
Frères humains, qui par ici lisez, n’ayez contre eux le cœur trop endurci, et de vos lèvres ôtez ce rictus narquois. Car ne l’oubliez pas, ce que vous raillez ce jour, en d’autres temps, vous les aviez fait rois.
La moquerie est facile, c’est un fait. Green Day présenté dans un spot télé comme « le plus grand groupe de rock du monde », alors que même quand on était fan, on a jamais cru en de pareilles inepties ça ressemble presque à un affront. Comme le fait de les avoir choisit comme concert privé de la semaine spécial adolescent sur Canal+. Merde, ils vont avoir 40 ans et ils ont du bide, c’est pas un peu malsain de les assimiler à des ados ?
Aux États-Unis, on a jamais pensé que le punk était mort. Parce qu’on y sait qu’il existe depuis bien plus longtemps que la date officiellement arrêtée par les exégètes européens. Qu’est-ce que les américains peuvent avoir à foutre de l’année 1977, alors qu’en 1962, ils avaient les Sonics, en 1969 les Stooges, en 1972, les New York Dolls et en 1975 les Ramones ? Aux États-Unis, les écrits de Lester Bangs en atteste, on regardait avec curiosité les punks européens, leurs dégaines, leurs pogos, leurs attitudes sociales et politiques. Mais jamais le punk rock européen n’y est apparu comme une nouveauté. Le punk-rock est chose américaine. Je risque de me faire tuer pour avoir écrit des choses pareilles, mais c’est un fait. Aussi, quand en Europe a a finit de jouer avec le jouet et qu’on a voulu passer au post-punk, au synth-punk puis à la New Wave, et à l’horrible musique des années 1980, hard-rock (beurk) compris, aux États-unis, on a continué à faire du punk rock. Et on a aussi fait du hard-rock, parce que le mauvais gout aussi, c’est américain.
Tout au long des années 1980 donc, une scène californienne, élevé au Dead Kennedys et aux groupes du label SST (Black Flag, Descendents, Minutemen, Hüsker Dü…) a grandi. Plus ou moins sous l’influence de Bad Religion. Influence morale et structurelle, puisque Brett Gurewitz le guitariste de Bad Religion a créé l’écurie emblématique de ce qui deviendra le « néo-punk » : Epitaph. Dans l’ensemble, il s’agit d’un punk-rock simpliste, plutôt rapide, et hyper-mélodique. Assez influencé par le surf et par les percées power-pop des Nerves (flagrant chez Green Day).
Quand Nirvana explose, le monde redécouvre la radicalité punk. Et les branleurs californiens, sans avoir trop rien demandé, se retrouvent sous les feux de la rampe. Pour ne rien arranger, ces couillons là sortent entre 1994 et 1995 une chié de bons disques : Smash pour Offspring, … And Out Come The Wolves pour Rancid, Heavy Petting Zoo pour NOFX et Dookie pour Green Day. Offspring s’avère rapidement être une baudruche, le moins talentueux et le plus opportuniste.
Green Day est le plus pop, excellent mélodistes, et complètement White Trash, ils vendront 12 millions de Dookie dans le monde. Un chiffre ahurissant, mais pas inexplicable. Le punk-rock prend avec eux l’allure qu’on veut lui voir : des ados pas méchants, mais complètement perchés, sous-éduqués, issus de l’Amérique des mobile-home. Les textes parlent d’auto-destruction, de dope, de branlette, de cul… leur composition renvoie à Stiff Little Fingers, mais aussi aux Nerves (donc), et parfois même aux Beatles première période. Leur choix se feront à revers du succès : Insomniac, l’album d’après se planquera derrière une production un peu plus radicale. S’en suivront des choses discutables (l’album punkacoustic merdique Warning, ou les side-project douteux Network et Foxboro Hot Tubs…), une disparition médiatique, puis un retour inexplicable avec leur plus mauvais album : American Idiot. Si aujourd’hui, les boys ressemblent à des mannequins de cire sur-lookés, et leur musique tourne en rond, on doit leur concéder une chose : Ils ont toujours fait ce qu’ils ont voulu, succès ou pas. Ce qui est en soi un marque d’intégrité.
L’intégrité, Rancid l’a érigé en valeur maitresse. tout comme l’authenticité. Looké UK-1979 à l’extrême, crêtes, toiles d’araignée tatoué sur le coude et couleurs de carte à jouer sur les doigts, Rancid est le plus franchement référencé européen de groupes west coast de l’époque. Lars Frederiksen a d’ailleurs joué un temps chez UK Subs. Le Clash est leur référent suprême, ce qui justifiera leur tendance à louché sur le rock-steady. … And Out Come The Wolves était présentait par Rock&Folk en 1995 comme le trait d’union entre les deux premiers albums du Clash. Ce qui est une grosse connerie. La musique de Rancid ressemble plus à Angelic Upstarts, matiné d’une petite tendance Oï, et égayé par les saveurs jamaïcaine. Tim Armstrong d’ailleurs, toaste plus qu’il ne chante, c’est un peu un Shane Mc Gowan qui se serait reconvertie en DJ de sound-system à San Francisco. A l’autre bout, Lars Frederiksen, le viking donne dans le hurlement Roots. …And Out Come The Wolves est le meilleur disque classic-punk des années 1990. Alors pour rester sur leur ligné, Rancid enchaine avec le meilleur disque cross-over reggae-punk de la décennie, et entame la décennie suivante avec le meilleur disque de Punk-Hardcore depuis… 15 ans ? Après le succès relatif, mais conséquent de … And Out Come The Wolves, Tim Armstrong monte son label, subdivision d’Epitaph : Hellcat Records, sur lequel il signe ce qu’il aime : Du reggae, du Punk, du hardcore, de la Oï. Il révèlera quelques merveilles : Choking Victim puis Leftöver Crack, Slackers, Dropkick Murphys, Pietasters… signera quelques vielles gloires, comme Roger Miret, et hébergera dans ce qui sera leur dernière demeure Joe Strummer et Joey Ramone. Au passage il prendra femme en la personne de la pimbèche qui crie chez les Distillers. Puis il se fera tirer sa femme par Josh Homme (la teuhon), Joe et Joey mourront, et Rancid publiera en 2003 Indestructible. Un disque décevant.
NOFX, c’était des enfoirés. Ils chiaient sur tous le monde, refusaient les interviews, ne faisaient pas de clips, insultaient le public en concert… de vrais têtes de con. Après plusieurs galettes assez lourdingues, ils finissent par définir ce que sera le skatecore, ou encore skate-punk ou hardcore-mélodique. Un punk-rock influencé d’abord par Descendents et Bad Religion hyper-rapide et très très mélodique, utilisant énormément de seconde ligne de chant. Les punks-à-chiens reprocheront aux punk-à-roulettes un son trop propret, trop produit, une maitrise technique trop parfaite pour être honnête et une batterie un peu pénible qui fait "tic-tic-tic". Les punk-à-roulettes, eux, reprochent aux punk-à-chiens de n’être pas des punks, mais des hippies déguisées en punks [1]. Des gens à abattre donc. Puis il est rapidement devenu très difficile de différencier les groupes de cette scène qui pour sa majeure partie se divisait entre la Californie (Labels Epitaph puis Fat Wreck) et la Suède (Label Burning Heart). Le même son, les mêmes gimmicks, et cette tendance stupide à caser des contre-temps et trois pauvres notes de saxo et à faire croire que c’était du ska. NOFX a enchainé des disques plutôt réussis : White Trash, Two Heebs and a Bean, Punk In Drublic, Heavy Petting Zoo, So long and Thanks For All The Shoes. A partir de là, quelque chose change. Le potentiel commercial de ce punk-rock se concrétise avec les stupides Blink 182 ou autre Sum 41. Assimilé à un crétinisme forcené, ce punk-rock deviendra original soundtrack de tous les teenage movies californiens. Toute la scène sera décrédibilisée. NOFX, dans tout ça, reste digne et publie une sorte de bilan, un EP constitué d’un seul titre de 18 minute : The Decline. La chanson démarre sur un punk-rock trés lourd et évolue peu à peu vers un son très arrangé, très produit. Pump Up The Valuum est dans cette veine, très travaillé. Il s’agit peut-être du meilleur album de NOFX. Puis en 2001, le groupe qui avait toujours affiché un anarchisme bon teint entre en résistance active avec la politique de G.W. Bush. The War On Errorism qui sortira en 2002 est truffé de références pas toujours très adroites à Michael Moore et Noam Chomski. Parallèlement, la musique du groupe commence à prendre l’eau. Fat Mike lancera le site Punk Voter pour inciter les slackers à manifester leur désaccord dans les urnes, et publiera les compilations Rock Against Bush. La frange straight du mouvement les lâchera pour cette institutionnalisation démocrate. [2] En 2006, NOFX sort Wolf In Wolves Clothing. Plutôt sans intérêt.
Autant le dire d’entrée de jeu, les trois productions marquent en premier lieu par la capacité du punk-rock à s’auto-reproduire à l’identique. Rien de ce qui est présent ici n’est nouveau, chacun des trois groupes a, dans son style pondu un disque des plus banals. Green Day dans son pop-punk vendeur, NOFX dans son skate-core rapide, Rancid dans son classic-punk affichant quelques affections pour les contre-temps.
Je suis particulièrement déçu par Rancid et son Let The Dominoes Fall. Parce que c’était en eux que j’avais le plus d’espoir, eux qui étaient encore capable de produire du très bon. Ce n’est pas le cas, malgré quelques bons moments (You Want It You Got It, The Highway…). Je ne vais pas m’y étendre, parce que je le chronique déjà pour les Inrocks. Disons qu’après leurs trois excellent disques de 1994 à 2000, les voir revenir vers des choses aussi classique donne un peu l’impression d’une régression. En même temps, ce n’est pas vraiment étonnant, la démarche avait déjà été entreprise avec Indestructible. Cela ne rend pas Rancid infréquentable, mais force est d’admettre que la créativité n’est pas au rendez-vous cette fois. Elle ne le sera peut-être plus jamais. Tant pis, peu de groupes de punk auront livré autant de bonnes choses qu’eux.
21th Century Breakdown, le dsque de Green Day est inécoutable. Il faut bien le dire. C’est lent, pompeux, grandiloquent, prétentieux… C’est presque aussi mauvais que du Ugly Kid Joe. Mais Ugly Kid Joe collaient à une époque, leur gros son, les pirouettes vocales sur-filtrées, les sons de guitares horriblement calibrés accouplé à l’humour très gonzo du groupe, c’est le témoignage d’un monde oublié, celui de Wayne et Garth, celui où on portait des jeans neiges et où on vénérait Slash et Brian May. Ce monde là s’est éteint grâce à Nirvana et à la vague néo-punk des 90’s. Quelle infamie de le voir alors ranimé par ceux qui y mirent fin. Je me souvient d’une interview de Green Day dans Rock’n’Folk à l’automne 1995, ou Billie Joe disait, de mémoire « L’autre jour, j’écoutais Bowie, je me serais cru dans une putain d’église, c’était tellement chiant ». Alors bordel, pourquoi nous infliger pour la seconde fois de suite un pseudo opéra-punk mal fagoté, interprété par des beaufs bedonnants aux yeux maquillés et aux cheveux teints ? J’ai l’air de m’énerver, mais c’est insupportable pour moi qu’un groupe qui a prôné l’urgence, et surtout méprisé Bowie (impardonnable ça, en fait) se retrouve aujourd’hui à caser des pianos cul-culs et des putains de seconde guitare digne d’Europe ou de Van Halen. Le précédent album contenait quelques chanson. Celui-ci même pas. Tout sonne faux. Inécoutable, c’est tout. Et le verdict est sans appel.
La bonne surprise vient de NOFX. Pas un brin d’originalité non plus, mais un retrouve le NOFX qui s’était perdu en campagne. Ultra-rapide, hyper-mélodique, toujours les 2 ou 3 merdasses reggae-ska, toujours un passage simili-jazz qui traine avec la trompette rudimentaire du glorieux « Hefe » et une pochette hideuse. Mais surtout un morceau qui me ferait le même effet si j’avais 14 ans que me fit Freedom Like a Shopping Card à l’époque. Ici, il s’intitule My Orphan Year . Et je me dis qu’évidemment, je suis trop vieux pour tomber en pâmoison devant NOFX, mais je pense au môme de province de 15 ans qui ne porte pas de slim mais un jean un peu trop grand, des skate-shoes trouées et qui s’acharne à graver des « A » au compas sur son bureau en cours de math -matière où il est largué depuis longtemps. Je me dis qu’il va découvrir NOFX avec ce disque et qu’il va écrire NOFX au ti-pex sur son eastpak. Et c’est tant mieux. Parce que loin d’être leur meilleur disque, ce Coaster est très honnête.
